Chronique «Comment ça s'écrit»
Une
vie à la remorque dans l’infini argentin
par Mathieu Lindon
publié
le 21 août 2020 à 17h31
C'est l'histoire d'un mec qui conduit un camion dans une région on ne
peut plus paumée. Et voilà pour l'intrigue, même s'il y a là-dedans un roman
policier (son chargement n'est pas très légal et on finit par apprendre ce
qu'il fuit), un roman d'amour (une femme rencontrée dans une fête foraine lui
fait office de destin au moins éphémère) et un roman d'aventure (son ami «le
journaliste» commence par rechercher des sous-marins nazis échoués en
Argentine avec on ne sait quel trésor tout en regrettant la «décadence» en
se retrouvant comiquement confronté à un néonazi d'aujourd'hui). Tout ça
n'empêche que c'est la solitude qui semble le mieux faire l'affaire du
conducteur dans ce paysage infini où les heures «paraissaient bloquées
sur le cadran par une substance collante», où avec sa copine ils vont
se retrouver «enlisés dans une espèce de mare du temps», «tout ce qu'il
souhaitait c'était vivre en paix une existence errante».
Il faut dire que, quand il demande des renseignements, les dialogues
ne sont guère enrichissants. «Prenez la nationale tout droit,
après-demain tournez à gauche, lundi vous tournez à droite et vous continuez
jusqu'à l'Atlantique. C'est le seul océan, vous ne pouvez pas vous perdre.» Ou
: «- Vous êtes tous aussi stupides par ici ? explosa-t-il, profondément
offusqué. - Je ne pourrais pas vous dire, je ne suis pas d'ici, répondit
l'homme en bâillant.» Tel est Patagonie route 203, le
premier roman de l'Argentin Eduardo Fernando Varela, âgé de 60 ans.
Il «vit entre Buenos Aires, où il écrit des scénarios pour le cinéma et
la télévision, et Venise, où il vend des cartes anciennes», est-il dit en
quatrième de couverture.
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Qui est vraiment Parker, son héros ? La femme de la fête foraine
cherche à se faire une idée. «Etait-ce un
fugitif, un être tombé du ciel, un parachutiste, une distorsion de ses sens,
une apparition, une inexplicable aberration du paysage humain de la plaine ?» Un
peu de tout ça, faut-il croire. C'est un homme qui se demande soudain quel sens
ça a de poursuivre cette route habitée par «des hommes et des femmes
prisonniers de la géographie, confinés dans ce recoin de l'univers». «Pour son
propre salut, il devait retrouver son chemin, mais il ne savait plus très bien
où il l'avait laissé.» Avec «le journaliste» qui ne
veut pas user les freins de sa voiture (d'où d'originaux arrêts), ils se
donnent des rendez-vous dont ni le lieu ni l'heure ne sont primordiaux et
qu'ils parviennent à tenir, lieux et heures étant appréhendés d'une façon neuve
dans le coin. Son amoureuse : «Ce n'est pas le temps qui manque,
regarde tout ce temps qu'il y a ici, dit-elle en indiquant de la main le
paysage vide.» Il y a aussi par là-bas d'étranges légendes
anthropophages auxquelles certains croient fermement qui n'ont peut-être pas
tort quand un homme est relâché par les présumés cannibales : «- Seul
le ciel sait quand nous reverrons de la chair humaine… - Avec ces manières
chevaleresques, nous sommes condamnés à jeûner pendant des siècles, soupira
l'autre.» Parker est moins convaincu : «Arrêtez une bonne fois
pour toutes avec ces conneries ! […] J'en ai marre de vos lubies ! On va
chercher de l'or si ça vous chante, mais l'histoire des Indiens possédés par
l'âme des marins espagnols, je ne veux plus en entendre parler !» dit-il,
juste avant le coup de théâtre final, au journaliste qui n'est pas resté fidèle
à sa quête de sous-marins. «Mettez un pied dans la réalité, grandissez,
il est temps !» ajoute-t-il dans une apostrophe qui s'adresse sans
doute à lui-même.
A sa
façon, Patagonie route 203 parle de l'ordre et du
désordre intérieurs et extérieurs. Parker n'y montre pas un grand don pour les
filatures. «Comment avez-vous pu perdre la trace d'une fête foraine ?
On ne perd pas la trace d'une tortue.» Son foyer qui n'en est pas un,
il le transporte avec lui depuis le début du roman. Avec sa grue personnelle,
il est toujours capable de sortir de la remorque de son camion «ce qui
un jour avait été sa maison», à savoir «une table en bois, des
chaises, un canapé au cuir râpé, un vieux frigo, un lampadaire, un grand tapis,
un placard, un lit avec son matelas et une table de nuit avec sa table de
chevet», tout cela qu'il installe en extérieur dans tous les lieux
perdus où il passe la nuit, fût-ce avec son amoureuse. Celle-ci le stupéfie en
lui en parlant comme d'un désordre. «Désordre ? Il pouvait y avoir du
désordre dans une maison, dans un endroit avec un toit et des murs, pas au
milieu de plaine, où les objets avaient la liberté absolue d'être n'importe
quoi, sans paraître déplacés.» Parker l'a aussi étrangement,
cette «liberté absolue d'être n'importe quoi».
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