Sisyphe
en Patagonie
Prix Transfuge du meilleur roman hispanophone,
Patagonie route 203, nous emmène aux confins d’une
région imaginaire. Rencontre avec son auteur à Venise,
l’argentin Eduardo Fernando Varela.
Par Lucien d’Azay.
L
a Patagonie est une utopie. Sur cette
steppe aride, aussi vaste que la moitié de
l’Europe, l’histoire a laissé si peu de traces
– l’espagnol qu’on y parle ne se distingue
même pas par un accent – qu’on les invente
encore. De cette terre de naufrage, jonchée
d’épaves ensevelies et balayée par les vents, où
les stations-service et les passages à niveau sans
train sont les seuls repères, Bruce Chatwin et
Paul Theroux ont glané les rares légendes et
les ont rongées jusqu’à l’os. Bien que située
aussi sur la carte, la Patagonie d’Eduardo
Fernando Varela n’est guère plus réelle que
la Méditerranée d’Homère. On cherchera
vainement les noms des lieux-dits qui jalonnent
l’odyssée de son premier roman, Patagonie route
203. Un aperçu : « ce paysage maudit avale les
personnes et les change en coquilles vides. Une
humanité déboussolée s’y déplace à l’aveugle
dans un labyrinthe de routes coupées et de
villages isolés. ».
A Venise, au Lido
Parker, son héros, lui ressemble, encore
qu’Eduardo se soit montré plus loquace lors
de notre rencontre au Lido de Venise où
ce Portègne passe la moitié de son temps
pour y vendre des reproductions de cartes
anciennes. De son côté, c’est à bord d’un
camion de livraison que Parker sillonne la
Patagonie ; c’est un de ces fugitifs qu’on appelle
joliment latitanti en italien (du latin latitudo =
« se tenir caché »), me fait remarquer Eduardo,
« mais c’est surtout à ses propres fantômes que
mon personnage cherche à échapper. ». Pour
combattre la solitude, Parker s’arrime à des
manies, comme l’écoute d’une radio brouillée
par les sauts de fréquence : « ce brouhaha
accroché à l’éther était un défi au silence
primordial de l’univers. ». Dans la cabinesanctuaire de son véhicule se trouve aussi un
saxophone, mais il doit son surnom à un styloplume et non à Charlie Parker. Il transporte
les meubles de son dernier déménagement
de Buenos Aires et les installe à côté de son
camion à chaque étape, en guise de chez-soi.
« Il possède aussi un bidon rempli de larmes,
précise Eduardo avec un demi-sourire
mélancolique. Faute de pouvoir pleurer, il s’en
verse quelques gouttes dans une cuiller pour
se les mettre dans les yeux. ». Cette routine
est l’armature de ce misanthrope errant aux
allures d’Alastor shelleyen. Il s’oriente à l’aide
d’un sextant, mais en vain. La Patagonie est le
royaume de l’échouement et de l’effacement.
« Là-bas, pas besoin de conduite, affirme le
romancier, c’est la route qui vous conduit,
comme un cheval fidèle. »
Varela en exil
Originaire de Córdoba, Eduardo Fernando
Varela a fait son service militaire en Patagonie,
à proximité du Chili, alors que ce pays menaçait
l’Argentine, peu avant la guerre des Malouines,
l’un des sujets de la discorde étant le tracé de
la frontière extrême sud en Terre de Feu. Cette
expérience digne du Désert des Tartares l’incite
à partir vivre en Europe, qu’il parcourt avec sa
femme à bord d’un camping-car. À son retour,
il redécouvre la steppe, qu’il jugeait mesquine,
avec le regard d’un Européen écrasé par la
culture amassée depuis des millénaires sur le
vieux continent. Paysages amplifiés par l’océan,
chimériques, hallucinatoires, à la Salvador Dalí,
où le temps suspendu se dilate au détriment
des limites.
Le décor de Patagonie route 203 réserve
néanmoins des surprises. Y évoluent des
personnages interlopes, un journaliste
anonyme en quête d’un U-Boot, des néonazisà la dérive, une paire de branquignolles
boliviens et des trinitaires anthropophages,
tous issus de l’imagination de l’auteur. Dans
une fête foraine, Parker aperçoit une caissière
d’une beauté peu commune. Vénus hybride,
mi-indienne, mi-européenne, Maytén n’a qu’un
seul désir, échapper à son mari, le patron du
Luna Park, pour aller vivre à Buenos Aires ; ce
mufle l’oblige à faire des parties d’échecs dont
il réinvente les règles à son profit. Parker la
rencontre dans le Train fantôme, un labyrinthe
jalonné de monstres : belle métaphore de
l’amour, qui fait écho au labyrinthe extérieur
de la route où le camionneur s’est fourvoyé. Les
amants se perdent de vue. « C’est un paradoxe
de la géographie, remarque Eduardo, mais il
arrive que des territoires aussi immenses que
la Patagonie rapprochent les gens et que leurs
chemins se croisent de nouveau. » Parker
retrouve Maytén et l’enlève. C’est le début d’une
longue idylle à bord du camion en perdition.
Varela et le cinéma
Eduardo décrit le périple absurde et
incompréhensible du couple de fortune
dans un espace mythologique, extrême et
inhospitalier, un piège dont il a lui-même fait
l’expérience : « la steppe patagonienne est
une terre sans issue. L’unique échappatoire,
c’est la fuite en avant. Comme en littérature.
Quand on est hanté par l’écriture, le seul
remède, c’est de continuer à écrire. ».
L’obsession de la ligne de fuite est l’un des
aspects les plus sud-américains d’Eduardo
Fernando Varela. Intitulé La marca del viento
en espagnol, le manuscrit de son roman a
été refusé dans tous les pays hispaniques,
sauf à Cuba, où il a obtenu le Prix Casa de
las Américas en 2019. Héritier d’Adolfo Bioy
Casares (L’Invention de Morel ), d’Osvaldo
Soriano (Une Ombre en vadrouille) et d’Hernán
Rivera Letelier (Les Trains vont au purgatoire),
Eduardo écrit des scénarios pour le cinéma.
Chaque scène de son roman a été conçue
dans la perspective d’une conversion en
images. D’où cette narration néoréaliste et
hypersynesthésique, à l’instar d’un Andreï
Tarkovski ou d’un Werner Herzog. L’épopée
donquichottesque de Parker tient aussi du
western spaghetti. On songe à Sergio Leone
(Il était une fois la révolution) et à Federico
Fellini : La Strada et son Zampanò lui ont
inspiré les personnages de la fête foraine
ambulante.
Voués à l’échec, les fugitifs sont
en déf init ive rest it ués à eu x-mêmes.
Impossible de s’enraciner en Patagonie.
Car « les conv ictions, comme tant de
choses sur cette terre maudite, sont aussi
changeantes que le climat et vite emportées
par le vent », précise Eduardo. Condamnés à
« circuler » dans tous les sens, les fantômes
des grands chemins vagabondent jusqu’à
ce que la steppe les étrangle. L’Eldorado
patagonien a toujours attiré les pionniers,
les colporteurs, les losers, les hors-la-loi,
comme en témoigne encore Patagonie de
Michèle Teysseyre (Serge Safran éditeur),
l’aventure d’un certain Louis Capelle qui
espéra se racheter dans le « Grand Sud »
après avoir tout perdu en France au début
du XXe siècle.
En Patagonie, « on est toujours seul et
de passage », constate Eduardo en étouffant
un soupir. Il faut imaginer Sisyphe au volant
d’un camion