viernes, 17 de septiembre de 2021

Le Figaro - L'événement litéraire-

Un western en Patagonie

 THIERRY CLERMONT 

 «L A ROUTE traver sait la steppe et s’étendait comme , un trait sinueux en tre collines et val lées, puis montait et descendait par les flancs, si bien que la ligne de l'horizon s'inclinait, restant dans cette position pendant des kilomè tres comme si elle flottait en l'air. Vers la cordillère, le continent cour bait l’échine comme un félin prêt à bondir ; vers l’océan, le ciel et l’ho rizon se disputaient une immense plaine. » Voilà, le décor est planté, dès la première page. Et en route pour la Patagonie, ce vaste terri toire des confins du cône sud, cé lébré précédemment par Bruce Chatwin, Paul Theroux et le re gretté Luis Sepulveda, dans « la so litude de l'espace amplifié», depuis les vallées fertiles du Nord jus qu’aux ports de la pointe atlanti que, juste avant de toucher la Terre de Feu. Scénariste partageant son temps entre Buenos Aires et Venise, Eduardo Fernando Varela, dans son premier roman, qui a remporté le prix Casa de las Américas de La Havane en 2019, nous embarque dans un périple truculent, truffé de péripéties et de rebondissements. Un véritable western latino-amé ricain, où l’on suit le personnage de Parker, un chauffeur routier en rupture de ban, saxophoniste amateur, qui emprunte les routes secondaires, cap au sud, pour échapper aux contrôles de police. Sur son chemin, au milieu d’une improbable fête foraine, il croise la brune et ensorceleuse Mayten, qui rêve de Buenos Aires, et son destin bascule, dans ce «pays de l’inconnu», fait de plaines infinies et de steppes désertiques bordées de quelques relais routiers, de gares fantômes, de stations-servi ce et de campements éphémères d'ouvriers ou de mineurs. Le couple poursuit sa route, les souvenirs refluent, qui font mal à l’âme, la maréchaussée veille ; les localités traversées sont rebaptisées de noms fantaisistes : Jardin épi neux, Mule morte, Colline plate, Le Bourbier à crabes, Plaine des morts. L’imaginaire est ici au pouvoir. Eduardo Fernando Varela varie les tonalités, change de registre, nous mène de surprise en surpri se : nous sommes dans la cabine de son camion chargé de sa cargaison frauduleuse de fruits exotiques, dans une buvette misérable fré quentée par des paumés, au télé phone avec son patron ; on regar de passer les troupeaux de nandous, les guanacos en bande, le décor des nuages. «Les odeurs portées par le vent, les bruits diffé rents selon leur provenance, les va riations d’une couleursur la steppe monochrome, l’âpreté de la terre et la vitesse à laquelle les nuages s’ef filochaient», écrit-il. Un véritable chant adressé à ces terres vertigi neuses, qui peuvent «coûter très cher aux imbéciles» aux naïfs, et aux inconscients, comme le dit un garagiste irascible. Dans une sorte de «confraterni té de l’errance», Parker tombe sur nombre de personnages hauts en couleur, dont un journaliste qui revient à plusieurs reprises, per suadé que Hitler s’est enfui en Argentine à bord d’un U-Boot. Les dialogues sont parfaits dans leurs agencements, souvent fou droyants. L’humour, souvent noir et grinçant, s’invite (les scè nes de fête foraine et du train fantôme, la rencontre d’une ban de de jeunes néonazis venus d’Allemagne de l’Est). «Le passé s’assombrissait, peut-on lire, le futur devenait un halo transpa rent, il ne restait qu’un présent gazeux, plein de mystères, peuplé de suggestions, une douce léthar gie permettant à son esprit de va guer sans limites dans l’espace et le temps. » C’est peu de dire que ce roman d’aventures captive d’un bout à l’autre, tant le romancier maîtrise parfaitement son art de l’intrigue et le sens de la narration, en évi tant les pièges de l’exotisme confortable. « Vuelvo al sur », comme dit la chanson. Date : 12 novembre 2020 Pays : FR Périodicité : Hebdomadaire Page de l'article : p.44-45 Journaliste : THIERRY CLERMONT Page 2/2 Tous droits réservés à l'éditeur METAILIE 6326800600504 PATAGONIE ROUTE 203 D’Eduardo Fernando Varela, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, Métailié, 368 p., 22,50 €

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