viernes, 17 de septiembre de 2021

 

Sisyphe en Patagonie

Prix Transfuge du meilleur roman hispanophone, Patagonie route 203, nous emmène aux confins d’une région imaginaire. Rencontre avec son auteur à Venise, l’argentin Eduardo Fernando Varela. Par Lucien d’Azay.

L a Patagonie est une utopie. Sur cette steppe aride, aussi vaste que la moitié de l’Europe, l’histoire a laissé si peu de traces – l’espagnol qu’on y parle ne se distingue même pas par un accent – qu’on les invente encore. De cette terre de naufrage, jonchée d’épaves ensevelies et balayée par les vents, où les stations-service et les passages à niveau sans train sont les seuls repères, Bruce Chatwin et Paul Theroux ont glané les rares légendes et les ont rongées jusqu’à l’os. Bien que située aussi sur la carte, la Patagonie d’Eduardo Fernando Varela n’est guère plus réelle que la Méditerranée d’Homère. On cherchera vainement les noms des lieux-dits qui jalonnent l’odyssée de son premier roman, Patagonie route 203. Un aperçu : « ce paysage maudit avale les personnes et les change en coquilles vides. Une humanité déboussolée s’y déplace à l’aveugle dans un labyrinthe de routes coupées et de villages isolés. ». A Venise, au Lido Parker, son héros, lui ressemble, encore qu’Eduardo se soit montré plus loquace lors de notre rencontre au Lido de Venise où ce Portègne passe la moitié de son temps pour y vendre des reproductions de cartes anciennes. De son côté, c’est à bord d’un camion de livraison que Parker sillonne la Patagonie ; c’est un de ces fugitifs qu’on appelle joliment latitanti en italien (du latin latitudo = « se tenir caché »), me fait remarquer Eduardo, « mais c’est surtout à ses propres fantômes que mon personnage cherche à échapper. ». Pour combattre la solitude, Parker s’arrime à des manies, comme l’écoute d’une radio brouillée par les sauts de fréquence : « ce brouhaha accroché à l’éther était un défi au silence primordial de l’univers. ». Dans la cabinesanctuaire de son véhicule se trouve aussi un saxophone, mais il doit son surnom à un styloplume et non à Charlie Parker. Il transporte les meubles de son dernier déménagement de Buenos Aires et les installe à côté de son camion à chaque étape, en guise de chez-soi. « Il possède aussi un bidon rempli de larmes, précise Eduardo avec un demi-sourire mélancolique. Faute de pouvoir pleurer, il s’en verse quelques gouttes dans une cuiller pour se les mettre dans les yeux. ». Cette routine est l’armature de ce misanthrope errant aux allures d’Alastor shelleyen. Il s’oriente à l’aide d’un sextant, mais en vain. La Patagonie est le royaume de l’échouement et de l’effacement. « Là-bas, pas besoin de conduite, affirme le romancier, c’est la route qui vous conduit, comme un cheval fidèle. » Varela en exil Originaire de Córdoba, Eduardo Fernando Varela a fait son service militaire en Patagonie, à proximité du Chili, alors que ce pays menaçait l’Argentine, peu avant la guerre des Malouines, l’un des sujets de la discorde étant le tracé de la frontière extrême sud en Terre de Feu. Cette expérience digne du Désert des Tartares l’incite à partir vivre en Europe, qu’il parcourt avec sa femme à bord d’un camping-car. À son retour, il redécouvre la steppe, qu’il jugeait mesquine, avec le regard d’un Européen écrasé par la culture amassée depuis des millénaires sur le vieux continent. Paysages amplifiés par l’océan, chimériques, hallucinatoires, à la Salvador Dalí, où le temps suspendu se dilate au détriment des limites. Le décor de Patagonie route 203 réserve néanmoins des surprises. Y évoluent des personnages interlopes, un journaliste anonyme en quête d’un U-Boot, des néonazisà la dérive, une paire de branquignolles boliviens et des trinitaires anthropophages, tous issus de l’imagination de l’auteur. Dans une fête foraine, Parker aperçoit une caissière d’une beauté peu commune. Vénus hybride, mi-indienne, mi-européenne, Maytén n’a qu’un seul désir, échapper à son mari, le patron du Luna Park, pour aller vivre à Buenos Aires ; ce mufle l’oblige à faire des parties d’échecs dont il réinvente les règles à son profit. Parker la rencontre dans le Train fantôme, un labyrinthe jalonné de monstres : belle métaphore de l’amour, qui fait écho au labyrinthe extérieur de la route où le camionneur s’est fourvoyé. Les amants se perdent de vue. « C’est un paradoxe de la géographie, remarque Eduardo, mais il arrive que des territoires aussi immenses que la Patagonie rapprochent les gens et que leurs chemins se croisent de nouveau. » Parker retrouve Maytén et l’enlève. C’est le début d’une longue idylle à bord du camion en perdition. Varela et le cinéma Eduardo décrit le périple absurde et incompréhensible du couple de fortune dans un espace mythologique, extrême et inhospitalier, un piège dont il a lui-même fait l’expérience : « la steppe patagonienne est une terre sans issue. L’unique échappatoire, c’est la fuite en avant. Comme en littérature. Quand on est hanté par l’écriture, le seul remède, c’est de continuer à écrire. ». L’obsession de la ligne de fuite est l’un des aspects les plus sud-américains d’Eduardo Fernando Varela. Intitulé La marca del viento en espagnol, le manuscrit de son roman a été refusé dans tous les pays hispaniques, sauf à Cuba, où il a obtenu le Prix Casa de las Américas en 2019. Héritier d’Adolfo Bioy Casares (L’Invention de Morel ), d’Osvaldo Soriano (Une Ombre en vadrouille) et d’Hernán Rivera Letelier (Les Trains vont au purgatoire), Eduardo écrit des scénarios pour le cinéma. Chaque scène de son roman a été conçue dans la perspective d’une conversion en images. D’où cette narration néoréaliste et hypersynesthésique, à l’instar d’un Andreï Tarkovski ou d’un Werner Herzog. L’épopée donquichottesque de Parker tient aussi du western spaghetti. On songe à Sergio Leone (Il était une fois la révolution) et à Federico Fellini : La Strada et son Zampanò lui ont inspiré les personnages de la fête foraine ambulante. Voués à l’échec, les fugitifs sont en déf init ive rest it ués à eu x-mêmes. Impossible de s’enraciner en Patagonie. Car « les conv ictions, comme tant de choses sur cette terre maudite, sont aussi changeantes que le climat et vite emportées par le vent », précise Eduardo. Condamnés à « circuler » dans tous les sens, les fantômes des grands chemins vagabondent jusqu’à ce que la steppe les étrangle. L’Eldorado patagonien a toujours attiré les pionniers, les colporteurs, les losers, les hors-la-loi, comme en témoigne encore Patagonie de Michèle Teysseyre (Serge Safran éditeur), l’aventure d’un certain Louis Capelle qui espéra se racheter dans le « Grand Sud » après avoir tout perdu en France au début du XXe siècle. En Patagonie, « on est toujours seul et de passage », constate Eduardo en étouffant un soupir. Il faut imaginer Sisyphe au volant d’un camion

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