viernes, 17 de septiembre de 2021

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Jeux, danses et ris de Patagonie

 Peuplé de créatures étranges, l'extrême sud de l’Amérique du Sud est le théâtre d’un road-trip étourdissant d’Eduardo Fernando Varela

 ARIANE SINGER -L a route pour seul horizon. Tel est le quotidien de Parker. A bord de son ca mion, ce chauffeur routier sillonne les vastes steppes de la Patagonie pour transporter, jus qu’aux ports de l'Atlantique, ses cargaisons de fruits exotiques de contrebande. Son vieux saxo phone à ses côtés, cet homme au passé turbulent cherche à « vivre en paix une existence errante», tout en empruntant les artères secondaires, surveillées par des polices locales moins regardantes sur le contenu de son charge ment, et « plus faciles à corrom pre» que les autorités fédérales. Lorsqu'une avarie mécanique le contraint à une halte imprévue dans un des hameaux qu’il tra verse, Parker n'a d’autre choix que de prendre son mal en patience. Là, une visite à la fête foraine va changer le cours de son existence : tombé sous le charme de la femme du propriétaire des ma nèges, Maytén, juste avant que les forains ne lèvent le camp pour une destination inconnue, ce soli taire impénitent décide de la re trouver coûte que coûte. Et de reprendre la route, peu importe où celle-ci le mènera. Bien loin de la démarche ethno logique du romancier Bruce Chatwin (1940-1989), parti dans la région saisir ses habitants les plus marginaux et ses espaces infinis (En Patagonie, Grasset, 1979), Eduardo Fernando Varela, scéna riste pour la télévision et le cinéma, prend le parti d'un hu mour ravageur pour dérouler ce road-trip argentin. En témoignent les noms des lieux fictifs qu’il fait traverser à son protagoniste, tous plus loufoques les uns que les autres (Saline du désespoir, Mon tagne trouble, Pampa de l'enfer...) Comique de répétition Se riant des écrivains et des voyageurs attachés au mythe d'une Patagonie pétrie de légen des et peuplée d’excentriques, le romancier propose sa propre galerie de personnages bizarres, comme sortis d’une autre dimen sion. On croise ainsi un journa liste, parti à la recherche d'un sous-marin allemand, le U-986, déclaré disparu depuis novem bre 1944 mais dont il pense qu'il a continué, à la fin de la guerre, à débarquer trésors et dignitaires nazis. Varela évoque aussi la fable des « Trinitaires », des Indiens possédés par les âmes des marins espagnols, du temps de la conquête de l'Amérique, qui conti nuent à vivre sur ces terres recu lées, sous des traits européens, et à épouvanter la population. Mais la Patagonie de Varela, «le pays de l’inattendu», est plus accueillante que ne le laisse présumer la rudesse affichée de ses habitants, et ses espaces sont plus restreints que ne le suggèrent les cartes routières. Le sel de ce premier roman, qui joue la carte du comique de répétition, quitte à verser parfois dans le vaudeville et l’excès de burlesque, est de faire se rencontrer, encore et encore, les personnages que des kilomè tres séparent. Le romancier trans forme ainsi cette terre isolée en une contrée où l’on se retrouve toujours à force de se perdre, et où il faut nécessairement se perdre pour pouvoir survivre. Comment s'acclimater à l'hosti lité de ces paysages et à leurs règles propres, qui semblent dé fier la logique humaine? C’est tout l’enjeu de l’histoire d’amour qui naît entre Parker et Maytén. Une vie commune est-elle possi ble entre l’ancien habitant de Buenos Aires, avide d’une exis tence nomade, et la jeune femme, qui ne rêve que de s’épanouir au sein de la civilisation ? Jouant avec malice de ces contraires, ce roman taillé comme un film des frères Coen, prix Casa de las Américas 2019, dessine un monde à part, aussi sauvage que diable ment humain. PATAGONIE ROUTE 203 (La marca del viento), d’Eduardo Fernando Varela, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, Métailié, 358 p., 22,50 €, numérique 15 €

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